[...]La relation au temps est aussi au coeur du travail de Thomas Molles, mais d’une façon tout à fait différente. Nous sommes ici dans le temps long, dans le déploiement temporel des activités humaines, dans le processus de leur inscription sous forme de traces, de leur émergence sensible mais aussi leur e acement, leur obsolescence, leur usure, leur enfouissement. C’est que la réflexion de Thomas Molles le conduit à ne pas séparer la pratique des conditions matérielles de son existence. Et cette dimension concrète, physique, n’est pas seulement un moyen, ou une contrainte extérieure, elle est un élément constitutif de ce qui se fait et de ce qui se dit, elle est la condition de toute énonciation et de toute production. La technique est importante ici, parce qu’elle est reconnue comme l’enveloppe et le squelette à la fois de la pensée et de l’histoire. La caméra n’est pas le moyen de l’image, mais sa source, son moteur, l’agent de son existence. Le signe n’est pas le moyen de la pensée mais sa forme et sa matière. Il y a évidemment là quelque chose qui nous parle de l’art, ou que l’art saisit de la façon la plus directe, la plus intime, ne serait-ce que parce que le travail de la signification y est indissociable du travail de la forme. Et pourtant entre l’image et son support, la signification et la lettre, il y a bien un écart, un bâillement, une incomplétude. C’est ce vide, cette incertitude, cette disjonction, qui permet le développement de la fiction. C’est elle aussi qui donne lieu à la quête archéologique. De ce point de vue, l’archéologie nous propose un modèle à l’élaboration narrative, comme si il avait un objet commun à l’archéologie et à l’art, qui consiste à retrouver et reconstituer hypothétiquement, expérimentalement, les coutures et les ponts qui relie le mouvement de la vie et les traces qu’elle laisse, les coquilles qu’elle sécrète et sans lesquelles elle n’existerait pas. C’est le mouvement de la production et de la fossilisation qui anime l’imaginaire de Thomas, renouvelé et alimenté par l’accélération des formes d’extériorisation numériques de la mémoire et du langage et l’accélération de leur obsolescence. Chaque support de mémoire, chaque machine d’écriture et de communication, contribuent à porter un monde qui se déploie et qui ne cesse en même temps de se troubler, de s’effacer. Aussi les questions de la durée et du récit sont elles irréductiblement nouées l’une à l’autre.
Jean Cristofol 2017, extrait du catalogue Nouveaux Regards
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